Le colloque international « La philosophie africaine et ses enjeux : sens, pratiques et perspectives » s’est tenu le 29 mai 2025 à l’Université de Bucarest, en format hybride, dans les locaux de la Villa Noël. Organisé par la Faculté de Philosophie, le Centre Régional Francophone d’Études Avancées en Sciences Sociales (CEREFREA) et l’Institut des Études Africaines (ISA), cet événement s’est déroulé dans le cadre plus large de la Semaine de l’Afrique à l’Université de Bucarest et a rassemblé des chercheur.e.s de renom d’Afrique, d’Europe et d’Amérique du Nord autour d’une réflexion critique sur les défis et les perspectives de la philosophie africaine contemporaine.
Ce colloque s’inscrit dans une longue tradition de coopération entre la Roumanie et les pays africains, amorcée dès les années 1950 et renouvelée aujourd’hui par des programmes académiques bilatéraux et multilatéraux. Il a constitué un espace d’échanges intellectuels denses autour de la question du sens de la philosophie africaine, de ses pratiques actuelles et de ses perspectives dans un monde globalisé.
La journée, structurée en sept temps, a permis de faire dialoguer traditions philosophiques, enjeux contemporains et horizons critiques.
La séance d’ouverture, introduite par Constantin Vică, vice-recteur de l’Université de Bucarest, et Simona Corlan-Ioan, coordinatrice du CEREFREA et de l’ISA, a mis en lumière la portée philosophique et institutionnelle du colloque, en insistant sur la nécessité de reconnaître pleinement la contribution de la pensée africaine aux débats contemporains et de consolider les partenariats académiques entre la Roumanie et les pays africains.
La première session, ouverte par le Pr Charles Zacharie Bowao (Université Marien Ngouabi, Brazzaville, Congo), a interrogé la tension entre ethnophilosophie et ethnoscience, dans la perspective d’une civilisation de l’universel ouverte à la pluralité des rationalités. Le Pr Yacouba Konaté (Université Félix Houphouët-Boigny, Abidjan, Côte d’Ivoire) a ensuite proposé une analyse des régimes esthétiques traversant l’histoire africaine de l’art, du précolonial au postcolonial, mettant en lumière la manière dont l’art peut enrichir la pensée philosophique.
Dans la troisième session, le Pr Abel Kouvouama (Université de Pau et des Pays de l’Adour, France) a abordé les conférences nationales africaines de 1989-1993 comme moments fondateurs d’une modernité politique à penser dans la complexité de ses recompositions religieuses, sociales et institutionnelles. Le Pr Papa Abdou Fall (Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Sénégal) a, quant à lui, articulé la philosophie africaine à l’exigence du vivre-ensemble, à la lumière du projet d’une « Afrique-monde ».
L’après-midi s’est déployé sous forme d’une table ronde interdisciplinaire sur le rôle des sciences humaines et sociales face aux défis sociétaux, environnementaux et épistémologiques du présent. Modérée par Veronica Lazăr (Faculté de Philosophie, UB) et Abel Kouvouama (Université de Pau et des Pays de l’Adour, France), elle a réuni des universitaires, dont Constantin Vică (Faculté de Philosophie), Simona Corlan-Ioan (CEREFREA / ISA), Mihai Dinu-Gheorghiu (Université « Alexandru Ioan Cuza » de Iași), Grazia Scarfò (Ecole Hassania des Travaux Publics de Casablanca), Domnica Gorovei (Faculté de Sciences Politiques, UB), Larissa Luică (CEREFREA), Irina Balotescu (ICUB), Simona Necula (CEREFREA), autour de questions relatives à la production des savoirs, aux défis de l’interprétation dans un monde globalisé et aux métamorphoses du contemporain.
La conférence conclusive du Pr Souleymane Bachir Diagne (Université Columbia, New York), intitulée « Au nom de l’universel », a constitué un moment intellectuel fort de la journée, en clarifiant la portée universaliste de la philosophie comme science de la pensée critique, produite dans la diversité des espaces culturels. L’introduction de la conférence a été faite autour de la figure de l’écrivain kenyan Ngũgĩ wa Thiong’o, professeur à l’Université de Californie à Irvine depuis 2002, mort le 28 mai 2025 à Buford dans l’Etat de Géorgie (USA) ; son écriture initiale, faite en anglais, s’était faite en langue kikuyu dont la visée consiste à « décoloniser les esprits ». Le professeur Souleymane Bachir Diagne part de ce relativisme linguistique de Ngũgĩ Wa Thiong’o pour introduire tour à tour les interrogations sur ce qu’il en est de la philosophie africaine, de la notion de traduction et de la notion d’universel latéral élaborée par Merleau-Ponty et discuté par Lévinas.
Le professeur Souleymane Bachir Diagne explique comment chez lui, la question de l’universel latéral est appréhendée en rapport avec la notion de philosophie africaine qui est la construction des concepts par le sujet à partir de sa propre langue, tout en se déployant aux autres concepts et langues, les unes, les autres ; c’est-à-dire en décentrant les choses. Et c’est en cela que la philosophie a depuis toujours partie liée avec la traduction. Par ailleurs, le professeur Souleymane Bachir Diagne démontre comment le concept de muntu (ensemble de l’humain), théorisé par le philosophe rwandais Alexis Kagame, a été élevé au terme abstrait Ubuntu par le Révérend Desmond Tutu et par Nelson Mandela, pour signifier humanité comme ensemble. Cette notion incarne ce que Diagne appelle « universel latéral » : une traduction-signe de l’humanisme. Ainsi, les philosophes Africains doivent s’exprimer sur toutes les questions humaines qui se posent en même temps qu’ils se penchent sur les questions africaines.
La clôture du colloque s’est déroulée sous la conduite de Monsieur Constantin Vică, Vice-recteur de l’Université de Bucarest, et de Madame Simona Corlan-Ioan, coordinatrice du CEREFREA et de l’ISA, en présence des représentants diplomatiques du Maroc, du Cameroun et du Sénégal en Roumanie, soulignant ainsi la reconnaissance institutionnelle et la portée internationale de cette rencontre académique. La journée s’est achevée dans une atmosphère détendue et chaleureuse, par une célébration conviviale dans la belle cour de la Villa Noël, en hommage aux relations durables que la Roumanie entretient avec les pays du continent africain.
Cet événement a donné lieu à des discussions très pertinentes sur le rôle de la philosophie en général, et de la philosophie africaine en particulier, dans la formation de la pensée critique contemporaine. Il a permis d’esquisser de nouvelles pistes de recherche et de futures coopérations académiques, notamment autour de l’écriture d’un manuel interafricain de philosophie. Et parmi les questions soulevées et les pistes de recherche explorées, on peut retenir les suivantes :
- la question du rapport entre la philosophie africaine et l’histoire africaine.
- la question du surgissement éthique de l’universel ;
- Comment sortir du cercle vicieux qui légitime la représentation idéologique d’une conscience historique ?
- Comment interroger avec objectivité les valeurs et les pratiques dans les sociétés africaines ?
- Quelles sont les exigences épistémologiques nécessaires pour construire sociologiquement des données fiables en matière de migration sur nos terrains respectifs ?
- Quels termes utiliser pour caractériser le contemporain : post-humanisme, animal humain, technologie de la vie humaine, modernité, totalisme ?
- Quelle est l’incidence des nouvelles plateformes numériques dans le traitement fiable de nos données de recherche ?
- Que signifie de nos jours la représentation politique ?
- Quelle était historiquement la relation de la Roumanie avec le continent africain ?
- Quel travail faire sur les implications sociales des littératures francophones, tout en sachant que l’immigration et les conflits par exemple sont toujours des thèmes pour la littérature ?
- Comment faire connaître l’histoire africaine à partir du roman ?
- Faut-il ou pas admettre l’idée selon laquelle, la bande dessinée est sortie des canaux traditionnels pour devenir de plus en plus littéraire, en recourant également au raisonnement critique ?
Pour terminer, nous remercions chaleureusement tous les participant.e.s, intervenant.e.s, modérateur.trice.s, ainsi que les étudiant.e.s impliqué.e.s dans l’organisation. Nos remerciements s’adressent aussi aux partenaires institutionnels qui ont rendu possible cet événement : la Faculté de Philosophie, le CEREFREA et l’ISA, ainsi que toutes les institutions représentées lors du colloque. Ensemble, nous avons contribué à faire vivre un espace francophone de pensée critique et de solidarité intellectuelle.
